"LA VIE DES
JÈZES"
Parut dans la revue Undercover #4,
novembre 2002
40 rue du Paradis
F-76530 Grand-Couronne
France.
Éditeur: Joël Labruyère
Histoire d'Ignace de Loyola
et de la Compagnie de Jésus
Première
Partie
" Avec les Jésuites
il ne peut y avoir de paix dans les États. (Pape Clément
XIX)
" Je n'aime pas l'Institut des Jésuites. Élevé
dans leur sein, je savais discerner, dès cette époque,
l'esprit de séduction, d'orgueil et de domination qui
se cache, ou qui se révèle dans leur politique,
et qui, en immolant chaque membre au corps et en confondant ce
corpus avec la religion, se substitue habilement à Dieu
et aspire à donner à une secte surannée
le gouvernement des consciences et la monarchie universelle de
la conscience humaine. " (Alphonse de la Martine)
Les Jésuites! Ah, les Jésuites ! Un sujet bien
usé, dira-t-on? Et l'on affectera d'en rire et de passer
à autre chose. Notons simplement que les Jésuites
ne sont pas étrangers à cet état d'esprit,
et qu'ils font tout pour le répandre et le maintenir.
Ils font de la religion un instrument politique. Désarmer
toute opposition, afin d'avoir le champ libre, égarer
les esprits, brouiller les cartes, ce sont des exercices ou ils
excellent. Nous le montrerons au cours de cet exposé,
aussi succinct et insuffisant qu'il soit.
Les Origines
La Compagnie de Jésus a été fondée
par l'Espagnol Inigo Lopez de Recalde, connu sous le nom d'Ignace
de Loyola. Né à Loyola, en 1491, Ignace était,
à l'âge de 23 ans, un jeune officier qui menait
une existence très mondaine et même très
dissipée. Il avait eu maille à partir avec les
tribunaux de l'Ordinaire de Pampelune, pour avoir commis "
d'énormes délits " pendant les nuits du Carnaval.
(meurtre, viol ?)
Il ne songeait nullement a devenir un ascète et encore
moins un " saint " de la Sainte Église catholique
et romaine...
En 1521, Pampelune étant assiégé par les
troupes françaises, Don Ignace est grièvement blessé
a la jambe. Il doit subir une opération pénible.
Il était presque guéri, lorsqu'il s'aperçoit
que sa jambe fracturée resterait plus courte que l'autre.
Désolé, mais courageux, il n'hésite pas
à briser lui-même sa jambe de nouveau, espérant
par un traitement approprié la voir reprendre par la suite
sa longueur primitive.
Il endura de grandes souffrances, pendant de longs mois, mais
n'en resta pas moins boiteux. C'est au cours de cette inaction
prolongée que son esprit fut attiré par les questions
religieuses. Il se mit a lire des ouvrages de piété.
D'autre part, devenu infirme, obligé de renoncer à
la carrière militaire, désespéré
d'abord, il cherche ensuite à orienter son activité
dans une autre direction. On le soigne à Manrèse.
Il se retire souvent dans une grotte voisine, afin de méditer
à son aise. C'est dans la grotte de Manrèse qu'Ignace
recevra --- de source divine --- la révélation
du nouvel ordre religieux qu'il est appelé à fonder,
Il prétendra plus tard que les constitutions et les règles
de cet ordre (la Compagnie de Jésus) lui ont été
dictées ou inspirées directement par Dieu.
Contentons-nous, pour l'instant, de remarquer ceci : si Loyola
n'avait pas eu la jambe cassée a la guerre, il n'eût
pas été visité par la Grâce de Dieu
et il n'aurait pas fondé l'ordre des Jésuites.
Cette fondation, qui a joué un rôle si important
dans l'histoire de la Catholicité et du monde, est donc
simplement la conséquence d'un fait insignifiant en lui-même.
Un jeune officier libertin se voit contraint de renoncer aux
gloires de la guerre et aux joies mondaines, il tombe dans la
dévotion, sincère ou non. Et plus tard, ne voulant
pas rester inactif, il cherchera la satisfaction de ses ambitions
dans une autre direction que celle qu'il avait primitivement
adoptée...
Son instruction était nulle. A 33 ans, il était
complètement ignorant et dut se mettre à étudier
--- avec une rare volonté, il faut en convenir. Il avait
le don d'une parole entraînante et il semble avoir exercé
une incontestable influence sur ceux qui l'entouraient et le
suivaient. Ignace rêvait donc d'organiser un nouvel ordre
religieux, une sorte de phalange militaire (son tempérament
autoritaire l'y disposait) destinée à venir à
la rescousse de l'Église romaine, combattue de tous côtés.
Luther venait de se dresser, en révolté, devant
le Vatican et ses trafics. La réforme protestante s'infiltrait
partout et faisait des progrès inquiétants.
Les papes offraient a Rome un spectacle peu édifiant et
Ignace lui-même, parlant de Rome dans une lettre, écrit
qu'elle est " vide de bons fruits, abondante en mauvais
". Plus tard, les Jésuites se flatteront faussement
d'avoir sauvé l'Église catholique (au prix de sa
mise sous tutelle par les Jésuites). Ignace se met donc
à l'uvre, mais il se heurte a de nombreuses difficultés.
Avant 1543, avant même que ses projets soient venus à
maturité, il avait déjà eu 8 procès
devant les tribunaux ecclésiastiques et l'Inquisition
--- laquelle s'inquiète de ses menées. Il parvient
à échapper a ses griffes, mais il doit quitter
l'Espagne, car les Inquisiteurs lui rendent toute activité
impossible. Loyola vient donc en France, et c'est à Montmartre
qu'il fondera (le 15 atout 1534) l'ordre de la Compagnie de Jésus.
Ses collaborateurs sont peu nombreux. Les Jésuites sont
sept, en tout: 5 Espagnols, 1 Portugais, 1 Savoyard. Pas un Français.
Et par la suite, jamais un Français ne sera général
des Jésuites.
Influences musulmanes
Fondée en 1534, la Compagnie est approuvée par
le pape Paul III dès 1540. Le Vatican semble avoir compris
bien vite tout le parti qu'il pourrait retirer d'une semblable
milice, a condition, bien entendu, qu'elle lui fût entièrement
subordonnée, ce qui n'a pas été le cas par
la suite, bien au contraire.) Dominicains et Franciscains, autorisés
naguère par Innocent III, n'avaient-ils pas rendu de signalés
services à l'Église Catholique et ne pouvait-elle
en attendre d'aussi grands de la nouvelle Compagnie? Certains
écrivains ont discuté la question de savoir si
Loyola fut un imposteur ou un fou. Etant très ambitieux,
voulant jouer un rôle important, Ignace a joué la
comédie de Manrèse et a monté très
adroitement toute son affaire. On a prétendu qu'il s'était
inspiré d'une secte musulmane, les Haschischins (dont
on a fait les Assassins,) qui prenaient du haschisch, pour se
mettre dans un état spécial. Loyola remplaça
le haschisch par le mysticisme poussé jusqu'à l'exaltation
--- et les résultats furent identiques. Le chef des Haschischins
ou Ismaïliens, Hassan Ibn Sabbah devint célèbre
sous le nom de " Vieux de la Montagne ". Muller avait
déjà relevé " l'étrange analogie
théorique et pratique des deux obéissances: celle
des Jésuites et celle des Khouans " (cité
par l'abbé Mir). L'abbé Victor Charbonnel publia
en 1899, dans la Revue des Revues, une étude sur les origines
islamiques de la Compagnie de Jésus. Certains rapprochements
sont curieux: TEXTES MUSULMANS: " Tu seras entre les mains
de ton cheikh comme entre les mains du laveur des morts "
(Livre de ses appuis, par le cheikh Sisnoussi, traduction de
Colas; livre antérieur aux Exercices et aux Constitutions
d'Ignace.) " Les Frères auront pour leur cheikh une
obéissance passive; ils seront entre ses mains comme le
cadavre aux mains du laveur des morts ". (Dernières
recommandations dictées à son successeur par le
Cheikh Aliel-Djemal, de la Congrégation du Derquaonas.)
TEXTES DE LOYOLA: " Que ceux qui vivent dans l'obéissance
se laissent conduire par leur supérieur, comme le cadavre
qui se laisse tourner et manier en tous sens ". (Constitution
de la Compagnie de Jésus, 6e partie - I) " Je dois
me remettre aux mains de Dieu et du supérieur qui me gouverne
en son nom, comme un cadavre qui n'a ni intelligence ni volonté.
" (Dernières recommandations dictées par Ignace
de Loyola peu de jours avant sa mort. Bartoli / Ignace de Loyola,
II). Les Maures avaient laissé en Espagne des traditions
nombreuses et toute une littérature. Il est vraisemblable,
par conséquent, que Loyola ait eu connaissance de ces
principes autoritaires et qu'il se les soit appropriés.
" Ignace, c'est un
petit-petit nom charmant
"
Premières difficultés
et premiers succès
En formant sa milice sur cette base tyrannique, on ne peut affirmer
qu'Ignace avait prévu toutes les fautes et tous les crimes
qui s'ensuivraient. Certains de ses successeurs, tels que Lainez
et Salmeron, ont d'ailleurs accentué encore ses tendances,
mais cet ancien officier, au tempérament dominateur, comprenait
qu'il lui était nécessaire de subordonner étroitement
ses affidés pour arriver au but poursuivi. Dès
l'origine de la Compagnie, Ignace se heurte à la jalousie
des autres congrégations, lesquelles voient d'un oeil
hostile surgir une concurrence qui menace d'être redoutable.
Les Augustins et les Dominicains la combattent âprement,
mais les " enfants d'Ignace " vont se défendre
avec énergie et par tous les moyens. Le 17 avril 1541,
Ignace est solennellement reconnu comme Général
de la Compagnie. Il le restera jusqu'à sa mort à
Rome en 1556. Le pape Paul IV lui-même prit ombrage de
la Compagnie et tenta de modérer les ambitions envahissantes
de ses dirigeants. Ignace était alors malade, à
l'agonie; il ne put organiser la résistance, mais il chargea
son successeur Lainez de le faire à sa place. Peu de temps
après la mort d'Ignace, le pape Paul IV mourut à
son tour, en effet, et miraculeusement. Ses neveux (dont l'un
était cardinal) furent jetés en prison et livrés
au bourreau. Les crimes qui leur étaient reprochés
étaient pourtant communs à toutes les familles
des papes qui se succédaient alors sur le trône
de saint Pierre, donnant un singulier spectacle. La Compagnie,
non seulement était vengée, mais elle avait montré
sa puissance. D'ores et déjà, elle est décidée
a se frayer la voie, sans hésiter sur le choix des moyens
à employer. Sur son lit d'agonie, Ignace fit déployer
une carte du monde, sur laquelle les établissements des
Jésuites sont marqués en Rouge.
Le P. Bobadilla les lui indique: 12 provinces; 100 maisons ou
collèges; des milliers de membres répandus partout.
Ce résultat avait été réalisé
dans une courte période de 16 années seulement.
En 1609, c'est-à-dire 53 ans après sa mort, Ignace
sera béatifié et sa Compagnie, continuant de grandir,
comprendra 33 provinces (au lieu de 12) 356 maisons ou collèges
(au lieu de 100) et plus de 11.000 membres...
NOS SOURCES. Nous allons à présent étudier,
successivement, le fonctionnement de la Compagnie, son esprit,
ses principes, son oeuvre --- à travers l'histoire, empruntant
les éléments de notre récit à toutes
les sources impartiales et véridiques. Il existe, on s'en
doute, un grand nombre d'ouvrages rédigés a la
gloire de l'illustre Compagnie. Ils suintent le parti pris à
toutes les lignes et ils dénaturent les faits d'une façon
systématique. Le pape Clément XIV (qui prononça
la dissolution des Jésuites) a pu dire avec raison que
c'était l'orgueil qui avant perdu la Compagnie. Les Jésuites
se sont grisés de leurs succès. Ils ont mis leur
Compagnie au-dessus même de l'Église - et au-dessus
du Christ. Le Père Suarez dit " qu'un profès
instruit, en demeurant dans son humble état, est plus
utile a l'Église que s'il avait accepté un évêché
". Le Père Lainez (qui succéda a Ignace),
dans une lettre adressée à toute la Compagnie,
déclare que " ni parmi les hommes, ni parmi les anges
eux-mêmes, on ne saurait rencontrer un plus sublime office
" (que le leur...)
Les sombres Jésuites se croient donc supérieurs
aux anges eux-mêmes " La Compagnie surpasse l'Église,
tant parce qu'elle est le monument qui a révélé
a la terre les merveilles du Christ, que par les prérogatives
singulières qu'elle octroie et décerne à
ses fils. Dans l'Église, le bon grain est mêlé
à l'ivraie, et beaucoup y sont appelés, peu sont
élus; il n'en est pas de même pour la Compagnie,
où tout est choisi, limpide, pur et exquis... Les missionnaires
de la Compagnie sont des Hercule, des Samson, des Pompée,
des César, des Alexandre. Tous les Jésuites en
général, sans aucune exception, sont des lions,
des aigles, des foudres de guerre, la fleur de la milice de l'Église.
Chacun d'eux vaut une armée... saint Ignace dépasse
et surpasse tous. les fondateurs d'ordres religieux. C'est lui
qui s'est le plus rapproché du Christ. Il a vu intuitivement
la Divine Essence. En fondant la Compagnie, il a fondé
pour la seconde fois l'Église. Sa conversation avait un
si divin attrait que les habitants du Ciel descendaient sur la
terre pour l'écouter... " Ces éloges grotesques
(hérétiques selon la doctrine catholique) semblent
l'uvre d'un farceur ou d'un fumiste. Ils sont pourtant
extraits d'un livre officiel de la Compagnie : " Imago primi
saeculi Societatis Jésus ", publié en Belgique
pour célébrer le centenaire de l'Institut, gros
volume de plus de 1.000 pages, rempli d'apologies aussi ridicules
que celles-la.
Les Jésuites sont d'ailleurs coutumiers du fait et ils
ont toujours publié ou fait publier sur la Compagnie des
ouvrages dithyrambiques... de très mauvais goût.
Leurs historiens emploient la même méthode et le
fameux Crétineau-Joly, l'historien le plus connu de la
Compagnie, a laissé un gros ouvrage dont nous ferons bien
de nous méfier car " à force de compliments
et d'enthousiasme, il devient un outrage a la vérité
". (Abbé Miguel Mir.) Il en va de même pour
l'apologie oncteuse de Jean Lacouture, autre esclave des Jésuites.
Je retiendrai cependant les livres des Pères de Ravignan
et Du Lac, où nous trouverons des aveux très précieux,
ainsi que celui de Schimberg, si favorable à la Compagnie.
Je laisserai de côté les livres de Boucher, Arnould
et autres auteurs intéressants et courageux (tels que
Michelet et Quinet) que l'on ne manquerait pas de récuser
comme tendancieux. Semblable reproche ne peut être fait
aux ouvrages si documentés et si impartiaux de Boehmer,
de Wallon, de l'abbé Mir, d'I. de Récalde, etc.
Ce dernier nom m'oblige à ouvrir une parenthèse.
Derrière ce pseudonyme (Récalde est le nom du village
où naquit Ignace de Loyola) se cache la personnalité
d'un très savant et très éclairé
Jésuite, sorti de la Compagnie, qui lui a consacré
une série d'ouvrages de premier plan: le bref Dominus
ad Redemptor; les Écrits des Curés de Paris; une
histoire du Cardinal jésuite Bellarmin, et surtout la
traduction de l'Histoire Intérieure de la Compagnie de
Jésus, de l'abbé Mir. L'abbé Mir, de l'Académie
royale espagnole, entré tout jeune dans la Compagnie,
en sortit à la suite de démêlés politiques
et publia en 1913 sa remarquable Histoire Intérieure.
Il y garde un ton très mesuré, il respecte les
autorités ecclésiastiques et les croyances et il
se défend d'attaquer, aussi exagérément
que certains l'ont fait: " un Institut qui, à certains
égards, mérite le respect ". Je ne partage
pas du tout ce respect, mais je m'incline devant la probité
et la modération de l'abbé Mir. Il s'est basé
uniquement sur des pièces officielles et des documents
historiques irréfutables. Il a eu en mains " par
des voies assez extraordinaires ", une collection de pièces
provenant des archives du Tribunal suprême de l'Inquisition
et d'autres documents, tirés de l'antique couvent de San
Esteban, à Salamanque. L'ouvrage de l'abbé Mir
est donc une mine incomparable de documents et de textes. Il
a été traduit en français par Monsieur de
Récalde. Malheureusement le premier volume est seul paru
(en 1922) (l'ouvrage complet devait former trois gros volumes
de 600 pages chacun.) Je me suis rendu chez l'éditeur,
qui m'a déclaré que les autres volumes ne paraîtraient
jamais, qu'il était sans aucune nouvelle de M. de Récalde
et qu'il ignorait même s'il n'était pas mort...
Ce serait un " miracle " de plus à l'actif de
la fameuse Compagnie! A moins que M. de Récalde ait été
amené à faire sa soumission et à faire au
bercail jésuite une rentrée repentante ? J'utiliserai
donc, indépendamment d'un grand nombre d'autres auteurs,
le livre de l'abbé Mir, en regrettant toutefois que sa
publication --- si fâcheuse pour la noire cohorte --- ait
dû être interrompue.
Les raisons du succès
Ces raisons sont multiples: obéissance aveugle et servilité
des membres, d'abord ; habileté des tactiques, ensuite.
Mais à l'origine, il a fallu que les Jésuites,
pour supplanter les autres ordres religieux, déploient
une intelligence toute particulière. Par sa bulle de 1540,
le pape Paul III avait décidé que la Compagnie
ne devrait pas grouper plus de 60 membres. Mais, dans la bulle
suivante (1543) cette condition ne figure déjà
plus. Les ambitions jésuites ne pouvaient accepter d'être
ainsi limitées plus longtemps. Il en fût de même
pour la Pauvreté. Au début, ils ne vivent que d'aumônes
et n'acceptent aucun honoraire, pas même pour les messes
qu'ils célèbrent. Grande colère chez les
autres religieux, en voyant leurs clients les abandonner pour
donner la préférence aux Jésuites --- si
désintéressés ! En 1554, l'évêque
de Cambrai va jusqu'à menacer les Jésuites de les
mettre en prison parce qu'ils persistent à refuser toute
rétribution pour leurs services, ce qui faisait injure
aux curés et autres religieux (car ces derniers acceptaient
des honoraires, cela va sans dire) Cela ne dura pas. Les Jésuites
faisaient tout simplement du " dumping " pour chiper
la clientèle de leurs concurrents. Lorsqu'ils auront réussi,
lorsqu'ils seront connus et recherchés, ils se départiront
de leur primitive sévérité. Et cette Compagnie,
que l'on voulait mettre en prison parce qu'elle refusait de prendre
de l'argent, deviendra, au bout de quelques années seulement,
plus riche à elle seule que les Bénédictins
et les Dominicains réunis. Le Père Nectoux écrira
plus tard (1765): " Je nourris l'intime conviction que notre
Compagnie ne peut tenir, sans préjudice, cachés
ou amoncelés dans ses coffres, tant de millions... Je
crains tout pour notre très aimée Société,
si elle ne fait pas les oeuvres qu'elle devrait. " Depuis
le pape Jules III, qui leur avait permis d'acquérir les
biens nécessaires a leurs collèges, les continuateurs
d'Ignace avaient fait du chemin. Ils ont évolué
sur bien d'autres points et souvent même en violation des
lois même de l'Église. Le Père Lancicio énumérait,
dès le de but du XVIIe siècle, 58 points sur lesquels
la Compagnie s'écartait du droit commun. " Aujourd'hui,
il y en a bien davantage ", constatait mélancoliquement
l'Abbé Mir. Il y a pourtant un point sur lequel les Jésuites
n'ont pas varié; Je veux parler de l'animosité
et de la jalousie qu'ils ont toujours montrées envers
les autres moines et congrégations. Ils ont toujours cherché
a grandir et a développer la Compagnie en rabaissant et
en dépouillant les ordres concurrents --- qui finirent
par les détester cordialement... et par les craindre.
Le Père Ribadeneira raconte qu'un Jésuite fut un
jour réprimandé vertement et puni par saint Ignace.
Pourquoi ? En causant avec un jeune novice, il lui avait vanté
incidemment les vertus d'un certain frère franciscain.
Quand Ignace l'apprit, il se montra furieux : " N'y a-t-il
donc pas dans la Compagnie des exemples de ces vertus-là
? " Et il interdit au Jésuite en question d'adresser
désormais la parole aux novices. Pour développer
cet " esprit de corps ", ce dévouement absolu
à la Compagnie, on cachait soigneusement aux novices tout
ce qui émanait des autres ordres et même la vie
des saints non Jésuites. Le mot d'ordre était de
mettre toujours la Compagnie au-dessus de tout. Dans les Constitutions,
on a compté que la célèbre formule A. M.
D. G. (Ad majore Dei Gloriam: " Pour la plus grande gloire
de Dieu ") revient 242 fois. Mais une autre formule revient
plus souvent encore: " Pour le bien (ou pour le plus grand
bien) de la Compagnie ". Pour les Jésuites, c'est
d'ailleurs la même chose, et la gloire de Dieu n'est pas
séparable de la grandeur de leur Compagnie ! (Si l'on
comprend bien qui est leur véritable dieu )
Hans Kolvenbach, actuel
général
La Compagnie en Europe
Les Jésuites ne tardèrent pas à mettre la
main sur l'éducation (nous en reparlerons plus loin) et,
à force d'intrigues plus ou moins sournoises, ils se développèrent
tant et si bien qu'un siècle seulement après la
fondation de la Compagnie, sa bannière flottait sur le
monde entier.
Leurs luttes contre la royauté française sont connues.
Ils s'imposèrent en France par l'assassinat et se développèrent
surtout sous le règne de Louis XIII, après le meurtre
a Henri IV. Mais Richelieu, jaloux de son autorité, résista
cependant a leurs exigences. Ils avaient déchiré
la France en alimentant les guerres et les complots de la Ligue.
Ils exciteront la répression contre les huguenots. Ils
engageront contre le Jansénisme une lutte sans merci.
(On connaît, sans qu'il soit utile de s'y attarder la querelle
de l'Abbé Quesnel, les controverses de port-Royal et du
grand Arnaud, l'histoire de la bulle Unigenitus et les disputes
fastidieuses sur le libre arbitre, la grâce divine, etc.)
Contempteurs du pouvoir quand ils n'en étaient pas les
maîtres (allant même jusqu'au régicide, comme
nous le verrons) ils deviennent les serviteurs et les apologistes
de l'autorité royale absolue, des qu'ils y ont intérêt.
C'est d'ailleurs sous le règne de Louis XIV qu'ils arrivent
à l'apogée de leur puissance. Leur platitude à
l'égard du " grand roi " ne connaît pas
de limites. Le Père Daniel écrit une Histoire de
France (qui lui valut faveurs et pensions) dans laquelle il va
jusqu'à glorifier, pour plaire a Louis XIV, les bâtards
royaux (doublement adultérins, pourtant) et a soutenir
leurs prétentions. Les Jésuites n'avaient pas d'épithètes
assez louangeuses pour célébrer le roi, qui, devenu
vieux, était entre leurs mains le plus docile des instruments.
A cette courtisanerie, ils joignaient le conservatisme social
le plus outrancier. Tout était parfait dans le royaume
de France; il n'y avait rien a réformer et il ne fallait
toucher a quoi que ce soit. La révocation de l'Edit de
Nantes est leur oeuvre, en grande partie. Dans leur collège
de Louis-le-Grand, ils organisèrent une fête pour
célébrer le " Triomphe de la Religion ",
glorifiant le roi d'avoir détruit plus de 1.600 temples
protestants, et le comparant à Dieu en personne, "
pour sa rapidité a frapper l'hérésie ".
Dans leurs collèges de province, feux d'artifices, cavalcades,
représentations théâtrales et réjouissances
de toutes sortes furent organisés. Jamais satisfaits,
ils reviendront a la charge quelques années plus tard
et demanderont de nouvelles rigueurs contre la " secte calviniste
expirante ". Louis XIV, gouverné par ses confesseurs
jésuites (Le Tellier, La Chaise) est leur jouet. A sa
mort, la Compagnie groupe 20.000 Jésuites et 1.390 établissements.
Jamais elle n'a été aussi puissante. Sous la Régence,
ils continuent et ils ont soin de munir Louis XV d'un confesseur
jésuite. Néanmoins, ils ont trop abusé,
trop exagéré. Les protestations s'élèvent
de toutes parts contre leurs exactions et l'heure du déclin
est proche. La Chalotais dresse contre eux des Conclusions qui
font un bruit considérable. On l'enferme (1765) puis on
l'exile. Mais la vérité poursuit son chemin. Des
rangs même du clergé et de l'épiscopat, des
critiques se font entendre et l'on demande à la Papauté
de prendre enfin des mesures contre cette secte néfaste.
C'est a ce moment que Voltaire écrivait à La Chalotais:
" Vous ayez rendu, monsieur, à la nation, un service
essentiel en l'éclairant sur les Jésuites. Vous
avez démontré que des émissaires du pape,
étrangers dans leur patrie, n'étaient pas faits
pour instruire cette jeunesse ". Nous dirons aussi quelques
mots de leurs méfaits dans les autres pays d'Europe. Ils
ont déchiré le Portugal (qui les avait pourtant
accueilli en premier lieu, lors de leur fondation, et qui ayant
assuré leur réussite et leur fortune dans les Indes.)
Ils poussèrent l'Espagne a s'emparer du Portugal (le pays
fut conquis par le féroce duc d'Albe.) D'horribles massacres
furent commis, mais le pape donna son absolution à Philippe
II, bien que des milliers de prêtres et de moines portugais
aient été mis à mort (1580). Le Portugal
retrouve son indépendance en 1640 --- et les Jésuites
(ils ont toujours un pied dans chaque camp) l'y aident. Mais
ils ne devaient plus y retrouver leur ancienne faveur, car on
les avait vus a l'uvre. Le ministre Pombal chercha même
à s'en défaire. Alors, ils essaient d'assassiner
le roi, qui voulait garder Pombal (Ce dernier, après la
mort du roi, finira dans la disgrâce et la misère).
Ils ont appauvri et émasculé la Pologne d'une façon
irrémédiable. " Aucun État n'a subi
dans son développement l'influence des Jésuites
d'une manière aussi forte et aussi malheureuse que la
Pologne ", a dit Boehmer. Ce pays n'est-il pas resté,
récemment encore, inféodé au Jésuitisme
le plus dangereux POUR LA PAIX EUROPÉEENNE ? L'archiduc
d'Autriche Ferdinand, leur créature, élevé
par eux, n'ira-t-il pas jusqu'à dire: " J'aime mieux
régner sur un pays ruiné que sur un pays damné
". Et il persécuta et chassa les protestants de ses
États (1598).
M. Schinberg (qui n'était pas de la Compagnie mais qui
l'aimait beaucoup) raconte qu'à Schlestadt, les Pères
avaient obtenu un arrêté interdisant aux cabaretiers
de servir à boire dès que la cloche de l'église
avait sonné. Il n'est pas nécessaire d'aller si
loin chercher de tels exemples, car en France même on agissait
de façon identique. J'ai trouvé à Chaumont
un règlement permanent général de police
dont l'article 6 dit: " Il est défendu aux hôteliers,
aubergistes, cabaretiers, logeurs et cafetiers de tenir leurs
établissements ouverts pendant les offices les dimanches
et jours de fête reconnus par la loi ". Cet arrêté
est basé sur la loi du 18 novembre 1814 (article 3) et
l'on y reconnaît la pure inspiration des Jésuites,
qui devaient, sous la Restauration, se manifester si brillamment
(Le Républicain de la Haute-Marne, 15 novembre 1851 ---
ledit arrêté était encore appliqué
en certains endroits a cette époque) Les Jésuites
ont approuvé l'extermination des Vaudois (Savoie) "
par le fer et par le feu, comme une oeuvre sainte et nécessaire
". (Bochmer) Ils ont ensanglanté l'Irlande et l'Angleterre,
les Pays-Bas, la France, le Portugal, la Pologne. Ils ont asservi
et ravagé les Indes, le Japon, la Chine, le Paraguay,
le Mexique. Partout ou ils ont pu pénétrer, ce
fut pour accomplir une oeuvre odieuse de domination et de mort.
Les Jésuites en Asie
L'un des premiers collaborateurs d'Ignace, François Xavier,
était un homme intrépide et intelligent, dévoué
et actif, aimant les courses aventureuses. Ignace l'avait connu
professeur de philosophie au Collège de Beauvais. Il en
sera un missionnaire et l'enverra conquérir pour la Compagnie
les contrées lointaines d'Asie. Grâce à l'appui
du gouvernement portugais, qui facilita ses entreprises et le
protégea militairement, François Xavier parcourut
les Indes en tout sens pendant plusieurs années, convertissant
les " idolâtres " par dizaines de milliers et
les baptisant a " tour de bras ". Conversions des plus
superficielles, comme nous le verrons. Xavier créa l'Inquisition
dans les Indes et doit être regardé, par conséquent,
comme responsable des brutalités qu'elle commit. Plusieurs
peuplades, réfractaires au christianisme, furent massacrées
par les conquérants portugais, dont saint François
Xavier (car l'Église en a fait un saint) était
l'auxiliaire. Il passe ensuite dans l'Île de Ceylan, ou
ses prédications firent couler des fleuves de Sang. Pour
arriver a ses fins, il employait tous les moyens. Par exemple,
il écrit au roi du Portugal pour lui demander de punir
et de révoquer certains gouverneurs des Indes qui le secondaient
trop mollement. Il recommande a ses Jésuites, lorsqu'ils
arrivent quelque part, de se renseigner sur les murs, le
commerce, les vices régnants, etc. " La connaissance
de toutes ces choses étant très utile ", ajoute-t-il.
La Compagnie a toujours su gouverner les hommes, en effet, en
exploitant leurs vices, leurs faiblesses et leurs appétits.
Après une incursion à Malacca, il arrive au Japon,
où il pénètre grâce à l'appui
d'un criminel, qui le guide clandestinement. Il y reste deux
ans, sans avoir obtenu de grands résultats, mais ayant
préparé le terrain pour ses continuateurs. Il meurt
le 2 décembre 1552, en vue des rivages de la Chine (sans
y avoir pénètre) âgé de 46 ans, après
avoir parcouru l'Asie pendant 10 années. (En 1612, on
exhumera son corps et l'on en détachera un bras, sur l'ordre
du général jésuite Aquaviva. Cette relique
se trouve encore à Rome. J'ai dit plus haut que les conversions
obtenues par les Jésuites étaient superficielles.
En effet, ils se contentaient d'obtenir une adhésion de
principe, sachant bien que, s'ils avaient voulu faire pénétrer
intégralement les conceptions chrétiennes dans
les cerveaux, ils n'auraient converti personne --- et leur influence
politique et sociale n'aurait pu se développer, par suite,
aussi rapidement qu'elle le fit. Ils accommodèrent donc
les dogmes chrétiens aux cultes locaux, afin de les faire
accepter des " idolâtres ". On pourrait citer
des exemples bien amusants de ces accommodements. Ils allèrent
jusqu'à écrire, pour les Japonais, une histoire
spéciale de Jésus-Christ, tout a fait différente
de celle qui est enseignée dans nos pays par l'Église.
Leurs exagérations furent si grandes qu'il y eut des plaintes
et des enquêtes et que le Vatican fut obligé de
sévir. Des rites malabares (Inde) et les rites chinois
furent condamnés solennellement par Rome en 1645 --- ce
qui ne veut pas dire que les Jésuites les abandonnèrent.
En attendant, ils avaient trouvé le moyen de rafler, non
seulement dans les Indes, la Chine, mais le Tonkin, l'Annam,
la Cochinchine, d'immenses richesses. Selon leur habitude, ils
avaient concurrencé terriblement les autres ordres religieux;
ils obtinrent même du pape Grégoire XIII une bulle
leur accordant l'exploitation exclusive des Missions au Japon.
Il est vrai que cette bulle outrancière, qui fermait la
porte aux religieux autres que les Jésuites, fut révoquée
par les successeurs de ce pape trop docile.
Par leurs intrigues, les Jésuites troublèrent profondément
le Japon. Ils contribuèrent à la révolte
du roi d'Arima, qui fut décapité (tandis que le
Père Morejon, qui avait tout conduit, parvenait a s'échapper.)
Ils entretinrent les discordes intérieures, car ils en
tiraient profit et chaque année ils envoyaient en Europe
plusieurs vaisseaux entièrement chargés des produits
les plus rares et de richesses inestimables. Ils annonçaient
alors, avec fracas, que les chrétiens étaient plus
de 100.000 au Japon. C'était du bluff, mais ils commirent
tant de méfaits que l'esprit public finit par se monter
contre eux et que des persécutions s'ensuivirent. Elles
furent sanglantes. Pour la seule année 1590, les Jésuites
donnent avec orgueil le chiffre de 20.570 martyrs chrétiens
au Japon. Il faut espérer que ce chiffre est faux, car
si la persécution avait atteint de pareilles proportions,
toute la honte en rejaillirait sur la Compagnie de Jésus,
qui en fut la véritable responsable par ses agissements
provocateurs. Quoi qu'il en soit, les Jésuites furent
expulsés du Japon et en 1638 il n'y restait plus un seul
chrétien. Le succès de l'Évangile avait
été de courte durée et la parole du Christ
d'amour et de bonté avait fait, là comme ailleurs,
beaucoup plus de mal que de bien. J'ai dit que François
Xavier était mort avant d'entrer en Chine. Ses successeurs
furent plus heureux, mais ils durent surmonter bien des difficultés,
car les Chinois se méfiaient énormément
des Européens --- en quoi ils n'avaient pas tort. Le Père
Ricci, très adroitement, sut vaincre les préventions
chinoises; il s'assura les bonnes grâces de l'empereur
en réparant ses horloges (sic.) Il était médecin,
mécanicien, astronome, astrologue, horloger, et j'en passe.
Les Jésuites surent se rendre utiles par de multiples
talents et les Célestes, facilement émerveillés,
leur laissèrent prendre pied dans la place. Le Père
Couler prédit l'avenir (merveilleux) d'un fils de l'Empereur
et gagne ainsi ses faveurs. Plus tard, le Père Verbiest
installe une fonderie de canons --- tous les métiers leur
sont bons pour arriver à leurs fins. Cela ne va pas sans
vicissitudes, le Père Schah faillit être exécuté
pour son avidité, t les persécutions commencent
(la Compagnie possède alors en Chine 151 églises
et 38 résidences.) Les chrétiens chinois ne sont
chrétiens que de nom et continuent a participer a toutes
les cérémonies païennes. Les Jésuites
leur permettent même d'épouser leurs propres soeurs.
Le pape Innocent X les blâme et leur ordonne de prêcher
le dogme catholique dans son intégrité; ils n'en
tiennent aucun compte. L'envoyé du pape, le cardinal de
Tournon, fut même maltraité par eux. Ils excitèrent
le gouvernement chinois contre lui et le firent expulser. Le
malheureux vieillard mourut, prisonnier en quelque sorte des
Jésuites, qui ne voulaient pas laisser revenir en Europe
--- et pour cause --- un témoin aussi gênant de
leurs turpitudes et de leurs crimes. Avant de mourir, le cardinal
de Tournon écrivit une lettre accablante contre eux. En
voici un passage: " On n'apprendra qu'avec horreur que ceux-la
mêmes qui devaient naturellement aider les pasteurs de
l'Église, les aient provoqués et attirés
aux tribunaux des idolâtres, après avoir pris soin
d'exciter contre eux la haine dans les coeurs des païens
et engagé les païens a leur tendre des pièges
et à les accabler de mauvais traitements... " Furieux
de la désobéissance et de l'obstination des Jésuites,
le pape Innocent XIII se disposait a prendre des mesures contre
eux. Mais il mourut subitement...et providentiellement. L'entreprise
jésuitico-chrétienne se terminé en Chine
aussi piteusement qu'au Japon, Aprés avoir fait couler,
bien inutilement, des fleuves de sang.
Amérique du Nord
Les Jésuites s'installèrent en Floride en 1566
avec les Espagnols, mais ils n'y firent pas grand-chose. Les
indigènes y étaient trop hostiles, ainsi que dans
toute l'Amérique du Nord. Ils obtinrent quelques résultats
au Canada cependant, où ils exploitèrent de leur
mieux les Indiens. Pour leur être agréable, Richelieu
interdit aux protestants d'aller s'installer au Canada. Les exilés
huguenots portèrent donc leur intelligence et leur puissance
de travail dans les colonies anglaises et chez divers peuples
plus accueillants (Hollande, Prusse, etc.) Boehmer signale une
conséquence peu connue de cet ostracisme. La France perdit
en effet le Canada, qui lui fut ravi par l'Angleterre, parce
que l'émigration française y était insuffisante.
Les Jésuites qui avaient éloigné du Canada
les protestants français, sont donc responsables de la
perte de cette belle colonie. Encore un " bon point "
pour le patriotisme échevelé de l'Église!
Les Dominicains étaient solidement installés au
Mexique, ce qui n'empêcha pas les Jésuites d'y pénétrer
à leur tour. L'Espagne y régnait par le fer et
par le feu et elle y écrivait une des pages les plus sanglantes
de l'histoire chrétienne --- qui en compte pourtant de
nombreuses. Les fils de Loyola se socialisèrent dans le
négoce et les affaires de banque, dont ils tirèrent
d'immenses revenus. A la Martinique, les Jésuites possédaient
plus de quatre millions en biens-fonds. (Boehmer)
Amérique du Sud
Ils furent plus heureux encore en Amérique du Sud. Des
1550, ils débarquèrent a San Salvador (Brésil)
et ils s'y développèrent selon leurs habituels
procédés. " J'ai trouvé, disait Don
Juan de Palafox, dans une lettre qu'il écrivait au Pape
(1647), entre les mains des Jésuites presque toutes les
richesses, tous les fonds et toute l'opulence de l'Amérique
méridionale ". Mais c'est particulièrement
au Paraguay que nous allons les voir à l'uvre. Ils
y arrivent en 1549, avec les Portugais, et se répandent
dans le pays, descendant les cours d'eau en jouent de la musique,
afin d'attirer et d'apprivoiser les indigènes candides
--- et inoffensifs. Ce pays, riche et fertile, était habité
en effet par les Guaranis, race peu belliqueuse et passive, que
nos " Loyolistes " vont pouvoir manipuler à
souhait. Jamais leurs méthodes déformatrices ne
trouveront pareil terrain d'élection. Il s'est trouvé
les esprits avancés pour soutenir que les Jésuites
avaient été au Paraguay les précurseurs
du socialisme... C'était une oppression savante, coulant
aux pieds l'individu et organisant l'esclavage de la masse au
profit d'une minorité de parasites. (Il ne vaut pas confondre
l'organisation jésuitique du Paraguay avec celle de l'ancien
Pérou. Les chefs de famille possédaient la terre
individuellement, mais ils ne pouvaient l'aliéner. Les
pâturages, les forêts, les eaux d'irrigation étaient
collectifs. Entre ce système équilibré et
humain et celui des Jésuites exploiteurs, il n'y a absolument
rien de commun.) Les Jésuites occupèrent au Paraguay
une superficie de 180.000 kilomètres carrés. Ils
y installèrent une trentaine de " réductions
", ou villes indiennes, groupant chacune plusieurs milliers
d'habitants. La vie des indigènes était réglée
de la façon la plus méticuleuse. Tout se faisait
au son de la cloche: le réveil, les repas, le coucher.
La population tout entière était soumise à
une discipline abrutissante et avilissante Les indigènes
devaient se prosterner au passage des Révérends
Pères Jésuites, véritables dieux et rois,
et ne pouvaient se relever que lorsque leurs maîtres étaient
partis. Les Guaranis étaient occupés aux travaux
les plus divers: jardinage, briqueterie, fours à chaux,
travail des peaux, culture du tabac, du coton, du thé,
de la canne à sucre, etc. Les Jésuites ne cherchaient
nullement a civiliser l'indigène, mais à l'exploiter.
Aussi l'évolution des Guaranis fut-elle retardée
de plusieurs siècles. Il est vrai que les réductions
rapportaient aux Jésuites plus de deux millions par an.
(Bochmer) Leur seul collège de Buenos Aires soutirait
au public 12.000 pesos or par an, avait 600 esclaves et des propriétés
plus vastes que celles du roi de Sardaigne (Bernard Ibanez de
Echevarri.) Le collège de Cordoba était plus riche
encore et possédait 1.000 esclaves.
Aussi l'abbé Mir écrit-il: " On peut conjecturer
que les richesses de la Compagnie au Nouveau-Monde étaient
réellement fabuleuses ". Pour mieux abrutir les Indiens,
ils leur avaient fabriqué un culte spécial. Les
saints des temples jésuites remuaient des yeux terrifiants
et brandissaient des lances et des épées. Les Jésuites
avaient règle la vie de leurs esclaves d'une façon
si parfaite qu'ils dirigeaient même les accouplements sexuels
de ce pitoyable troupeau humain, pour en obtenir une reproduction
intensive.
Il vaut reconnaître qu'au point de vue humain, les Indiens
n'étaient pas trop malheureux. En échange de leur
travail, ils étaient nourris d'une façon convenable.
C'était la moindre des choses, quand on évoque
les formidables revenus qu'ils fournissaient à leurs exploiteurs.
Mais la discipline était rigoureuse. On n'enfermait personne
en prison car pendant l'emprisonnement, l'indigène n'aurait
rien rapporté. On recourait rarement à la peine
de mort, car on ne tenait pas a décimer un bétail
aussi rémunérateur. Par contre, le fouet était
souvent employé. Il constituait pour les Jésuites
l'instrument de gouvernement par excellence. " Les indigènes
étaient fouettés nus " (Voltaire.) Les Jésuites
opéraient eux-mêmes, tant sur les femmes que sur
les hommes. " A Buenos-Aires, dans une chapelle consacrée
à une congrégation de femmes, on voyait derrière
l'autel un petit corridor où se faisaient ces opérations,
moins saintes que lubriques et que le sang des victimes avait
gravé ces horreurs sur les murailles... " (Extrait
du manuscrit routier de Louis-Antoine de Saint-Germain, embarqué
comme écrivain sur la frégate La Boudeuse, commandant
Bougainville, dans son voyage autour du monde, manuscrit qui
m'a été confié par Mme de Saint-Germain,
descendante du compagnon de Bougainville. Ce dernier a d'ailleurs
confirmé les faits dans ses mémoires personnels.)
On comprend que les Jésuites aient défendu leurs
fructueuses Réductiones par tous les moyens.
En 1628, ils engagent une guerre terrible contre les Indiens
des bords de l'Uruguay, qu'ils exterminent avec férocité.
Plutôt que de renoncer au Paraguay, ils luttent, les armes
à la main, contre le Portugal et l'Espagne.
Ils lutteront même contre l'évêque du Paraguay
(Dom Bernardin de Cardenas) qu'ils insultent, combattent, emprisonnent
et qu'ils finissent par expulser (parce qu'il leur tenait tête)
après une guerre sanglante et le sac de la capitale de
l'Assomption (1649).
Lorsque Benoît XIV condamnera la compagnie, il lui reprochera
ses brutalités a l'égard des Indiens et ses trafics
éhontés dans les Amériques, l'Inde, etc.
Il leur reprochera même d'avoir réduit en esclavage
et d'avoir vendu, non seulement des Indiens idolâtres,
mais des baptisés (ce qui était une aggravation
aux yeux de ce pointilleux chrétien.) Déjà,
la bulle papale du 20 décembre 1741 avait interdit aux
Jésuites --- vainement --- " d'oser à l'avenir
mettre en servitude les Indiens du Paraguay, de les séparer
de leurs femmes et de leurs enfants, de les acheter ou de les
vendre ".
On frémit en songeant qu'une telle tyrannie sévit
pendant deux siècles ! En 1768, les Franciscains avaient
partout remplacé les Jésuites. Ce serait un leurre
que de croire que le sort des indigènes en fut grandement
amélioré. J'ai sous les yeux une photographie représentant
des indigènes colombiens obligés de fuir devant
les mauvais traitements des missionnaires en 1924.
Les Missions Évangéliques font régner une
véritable terreur en Sierra-Nevada, confisquant les biens
des indigènes pour les obliger a travailler pour eux,
leur appliquant les plus humiliants systèmes de punition,
etc. En 1918, le Dr Medina interpellait à la Chambre colombienne
et dévoilait les agissements scandaleux des moines capucins
dans les missions de Putumayo, dépouillant et exploitant
les Indiens, avec autant d'âpreté que les anciens
Jésuites du Paraguay. (Les Capucins célèbres
pour leur lubricité, ont laissé au début
du XX° siècle des preuves photographiques montrant
quels genres de pénitences on administrait aux religieuses
(source : " érotisme indo-protugais ".)
Il en est de même partout. The Freethinker, parlant des
Missions Anglaises en Nouvelle-Guinée, affirme qu'elles
n'ont enseigné aux indigènes que l'art de mentir.
Aux Îles Philippines, les missions possèdent de
grandes plantations et frappent d'interdit toute tentative d'organisation
syndicale. En Cochinchine, colonie française, les missionnaires
détiennent le quart du territoire. Etc., etc. Terminons
ce rapide voyage, car nous nous exposerions a des répétitions
inutiles. La cause des Jésuites est jugée. Contentons-nous
simplement d'indiquer qu'ils ont également essayé
de pénétrer en Afrique. Leur action y fut moins
efficace. Certains de leurs agents s'y rendirent pourtant pour
y chercher des cargaisons de noirs, qui étaient transportés
et répartis dans les différentes possessions Jésuites
(Mexique, Paraguay, etc.,) ou revendus pour couvrir les frais
de l'expédition. Esclavagiste, traite des noirs, forme
les plus écurantes de l'oppression, voilà
l'uvre de la prétendue charité chrétienne,
dont certains hypocrites nous rebattent quotidiennement les oreilles.
Ne pouvant tirer profit des noirs (à moins de les vendre)
les Jésuites s'infiltrèrent dans un pays plus évolué,
l'Abyssinie. Leur arrivée dans ce pays fut le signal de
sa décadence (Ernest Renan, Histoire générale
des langues sémitiques.) Quand ils le quittèrent,
il était plongé dans une barbarie profonde et il
n'en est plus guère sorti par la suite.
Dissolution de la Compagnie
Excédés par ces pratiques inhumaines, les gouvernants
de divers pays finirent par se révolter contre le parasitisme
des descendants d'Ignace. Ils seront successivement expulsés
de la plupart des nations européennes: Angleterre, Hollande,
France, Portugal, Espagne, etc. Le Portugal, qui leur avait fait
tant de bien (et qui en avait été si mal récompensé)
embarque ses 200 Jésuites en 1759, sur un bateau qui prend
la route de Rome. L'Espagne (et pourtant les Jésuites
avaient toujours servi sa politique fanatique) suivra elle-même
cet exemple en 1767. 6.000 Jésuites sont embarqués
pour Rome, mais à Civita Vecchia on refuse de les laisser
débarquer et les autorités papales les reçoivent
à coups de canon. Au sein même de l'Église,
la Compagnie a été violemment combattue par saint
Charles Borromée, sainte Thérèse de Jésus,
par les papes Paul IV, saint Pie V, etc., etc. En 1658, les curés
de Paris sont unanimes a se dresser contre la Compagnie et publient
une série de neuf lettres documentées - rédigées
par Blaise pascal - qui forment un implacable réquisitoire
contre les théories des casuistes, du probabilisme, des
cas de conscience, l'apologie du meurtre (par le Père
Lamé) etc. Tout le clergé de France était,
on peut le dire, unanime à répudier les principes
et l'action des Jésuites. Hélas! nous sommes bien
éloignés aujourd'hui de cet état d'esprit,
car le jésuitisme a conquis l'Église tout entière.
Le Parlement de Paris et les Parlements provinciaux ont condamné
à maintes reprises la Compagnie. J'ai sous les yeux, par
exemple, le " Compte rendu des Constitutions des Jésuites
", par Jean-Pierre- François de Ripert de Monclar,
procureur général du Roy au Parlement de Provence,
les 28 mai, 3 et 4 juin 1762. L'auteur montre que les Constitutions
des Jésuites, tenues secrètes au début,
sanctionnent le despotisme du Général, dépouillent
les dupes qui entrent dans la Compagnie, font un dogme de l'obéissance
servile, foulent aux pieds la morale lorsque l'intérêt
de la Compagnie l'exige, etc. Monclar cite ce conseil des Constitutions,
bien digne de figurer dans les Monita Secreta : " S'il a
du crédit (le Jésuite) qu'il le cache soigneusement,
parce que la haine qui pourrait en résulter pour la Société
serait un Grand préjudice pour elle ". Toujours dans
l'ombre et sournoisement ils travaillent. La banqueroute du Père
La Valette aux Antilles vint mettre le comble au mécontentement
public. Pratiquant la traite des noirs et exploitant d'immenses
plantations, les Jésuites, pour accroître leurs
bénéfices (qui dépassaient 1 million de
francs pour la seule année 1753) s'étaient fait
banquiers - grâce à leur allié Rothschild
- recevaient des fonds et ne remboursaient pas leurs créanciers.
Le Parlement rendit l'ordre responsable de la déconfiture,
qui atteignit plusieurs millions. Enfin, en 1762, un arrêté
fortement motivé chassait de France l'encombrante Compagnie.
(Voir plus loin.) Le pape Clément XIV céda aux
remontrances qui lui étaient faites, en particulier par
l'Espagne et l'Autriche et se résolut à frapper
l'ordre qui avait été si longtemps protège
par la Papauté, malgré ses crimes. En 1773, il
signa le Brel célèbre Dominus Redemptor, qui prononçait
la dissolution complète de la Compagnie de Jésus.
Les Jésuites assurent que le Pape eut la main forcée,
ce qui n'est pas lui attribuer un grand courage. Plutôt
que de commettre une injustice, n'eut-il pas dû résister
jusqu'aux plus extrêmes conséquences ? Ils prétendent
également que la décision papale fut la conséquence
d'un regain de calvinisme et de jansénisme, ce qui n'est
pas flatteur non plus pour l'Infaillibilité du pape. En
réalité, la Cohorte Ignacienne n'était plus
défendable. Au moment de leur expulsion, les Jésuites
français possédaient encore pour plus de 60 millions
de biens. Bochmer évalue la fortune immobilière
globule de la Compagnie à plus de un milliard 250 millions.
Ces chiffres ne sont-ils pas éloquents ? Le Père
de Ravignan cite avec plaisir dans son livre une pensée
très élogieuse de Chateaubriand sur les Jésuites.
Il se garde bien d'indiquer que le génial écrivain
avait changé d'avis à leur endroit dès qu'il
eut appris à les connaître. Il écrivit en
effet ceci : " Je dois avouer que les Jésuites m'avaient
semblé trop maltraités par l'opinion. J'ai jadis
été leur défenseur et depuis qu'ils ont
été attaqués dans ces derniers temps, je
n'ai dit ni écrit un seul mot contre eux. J'avais pris
Pascal pour un calomniateur de génie, qui nous avait laissé
un immortel mensonge; je suis obligé de reconnaître
qu'il n'a rien exagère... " (Chateaubriand, Journal
d'un Conclave) Qu'elle condamnation plus sévère
pourrions-nous invoquer que celle du très clérical
auteur du " Génie du Christianisme " ?
Fonctionnement de la Cie
Après ce rapide exposé de la vie historique de
la Compagnie de Jésus, il nous faut à présent
--- toujours très rapidement --- dire quelques mots de
son fonctionnement intérieur, de ses règles, de
ses méthodes.
Les Jésuites sont divisés en 4 catégories
: les novices, les scolastiques qui prononcent les premiers vux
monastiques, étudient pendant 5 ans et professent pendant
5 ou 6 ans. L'écolier est ensuite renvoyé en théologie,
ou il étudie de nouveau pendant 4 ou à ans. Il
arrive donc au sacerdoce vers 32 ou 33 ans. Il passe une Année
dans la méditation et accède au rang de coadjuteur
et renouvelle les trois vux religieux. Enfin les profès,
qui sont seuls astreints au quatrième vu, le vu
d'obéissance au pape; tous les supérieurs et dirigeants
de la Compagnie viennent des profès.
La Compagnie est divisée en 22 provinces et, tous les
3 ans, chaque province se réunit en congrégation
particulière, choisit un profès, délégué
auprès du général. Ces délégués
forment la congrégation des procureurs, qui décide
s'il y a lieu de convoquer une congrégation générale
(formée de tous les supérieurs des provinces.)
Cette congrégation générale nomme le général
de la Compagnie et les six assistants.
En théorie, les assistants peuvent contrôler et
même déposer le général, mais il n'y
a pas d'exemple que le fait se soit jamais produit. Le général
a d'ailleurs le droit de suspendre les assistants qui lui déplaisent
et même de les chasser de l'ordre, ce qui lui confère
un pouvoir absolu. Chaque supérieur est souverain dans
sa Maison. Il a le droit de décacheter les lettres adressées
a tous les Jésuites placés sous ses ordres; il
peut même ne pas les leur remettre si bon lui semble. Un
théologien éminent d'Angleterre, le Père
Tyrell, est sorti de la Compagnie parce qu'une telle exigence
était devenue insupportable pour sa dignité. Il
faudrait dire aussi deux mots des " Jésuites de robe
courte ", instruments dociles, non affiliés à
la Compagnie, que l'on peut utiliser pour diverses besognes,
sans compromettre ladite Compagnie, car il est toujours possible
de se désolidariser d'avec eux - et d'avec elles ! (Il
y en a pour tous les goûts)
A notre époque, où la corruption politique est
si grande, il n'est pas douteux que les créatures des
Jésuites ont pénétré tous les milieux.
La forte discipline de la Compagnie la met à l'abri des
scandales, car il est assez difficile de savoir ce qui se passe
dans son sein. Quelques rayons de lumière filtrent pourtant
de temps à autre et les paroles du Père Jean Mariana
(Jésuite) sont assurément toujours vraies: "
Quelque faute qu'un des membres de la Société ait
commise, pourvu qu'il ait beaucoup d'audace et de ruse et sache
voiler sa conduite, l'affaire en reste là. Je ne parle
pas des crimes les plus grossiers dont on pourrait faire un dénombrement
assez grand et qu'on dissimule, sous prétexte qu'il n'y
a pas de preuves suffisantes, ou de peur que cela ne fasse du
bruit et ne nuise à l'ordre.. Parmi nous, les bons sont
affligés et même mis a mort, sans cause ou pour
des causes très légères, parce qu'on est
assuré qu'ils ne résisteront pas. On en pourrait
rapporter plusieurs exemples fort tristes. Quant aux méchants,
on les supporte parce qu'on les craint ". (" Des maladies
de la Compagnie de Jésus ")
Collin de Plancy, dans son livre en faveur des Jésuites
(Paris, 1870) déclare que le livre de Mariana, accablant
pour la Compagnie, est l'uvre d'un faussaire, mais il ne
fournit aucun argument à l'appui de son affirmation. C'est
une vieille tactique des Jésuites (ces maîtres faussaires!)
de déclarer apocryphe tout texte qui les accuse ou tout
document qui les gêne...
L'obéissance
Toutes les religions sont assises sur un renoncement individuel
plus ou moins exagéré. La religion catholique est
assurément une organisation autoritaire, mais, dans ses
rangs, personne n'a poussé aussi loin que les Jésuites,
le despotisme des chefs et des supérieurs. Ignace a gouverné
la Compagnie tout seul et sans aucun contrôle. Il ne sollicita
jamais de conseils. " Le Père Maître Ignace
était père et seigneur absolu et faisait tout ce
qu'il voulait ", a pu écrire le Père Bobadilla.
Le pape Paul IV, de son côte, a reconnu qu'Ignace avait
régi la Compagnie " tyranniquement ". Nos critiques
ne sont donc nullement exagérées. Pour obtenir
cette omnipotence, Ignace avait trouvé un système
très simple, employé du reste par tous les fondateurs
de sectes. Il était l'élu de Dieu. Lui obéir,
c'était obéir à Dieu même.
En 1521, à Manrese, n'avait-il pas reçu, comme
je l'ai dit, directement de Dieu, au cours d'une extase, la révélation
complète des principes et des règles du futur Institut
des Jésuites ? Son collaborateur, le Père Jérôme
Nadal, appelait cette révélation " une sublime
illumination de son esprit par un singulier bienfait de Dieu
". La substance de cette prétendue révélation
ne méritait pourtant pas une telle admiration... En tout
cas, Ignace avait l'habitude, pour justifier ses décisions,
de se contenter de dire: " Je m'en rapporte à ma
révélation de Manrese ", ce qui coupait court
à toute objection. Dans ses Exercices Spirituels, Ignace
veut que " nous ne désirions quant à nous
pas plus la santé que la maladie, la richesse que la pauvreté,
l'honneur que la honte, une vie longue qu'une vie courte, et
ainsi de suite pour tout le reste, voulant et choisissant seulement
ce qui nous conduit le mieux à la fin que nous poursuivons...
" Et cette " fin ", on sait qu'elle consistait
uniquement dans la grandeur et dans la puissance de la Compagnie.
L'abbé Mir emprunte aux Monumenta Ignatiana une anecdote
curieuse. Deux Jésuites en s'amusant s'étaient
jetés un peu d'eau à la figure. Grande colère
d'Ignace, qui n'hésita pas à les punir cruellement,
pour une " faute aussi bénigne ", les condamnant
à faire pénitence publique, à manger à
une table spéciale, les mains attachées, à
passer le dimanche à l'écurie et à manger
avec les mules, etc. Tout ceci pour un amusement sans conséquence
! On juge par ce petit exemple de la sévérité
que Loyola tint à maintenir dans sa Compagnie. Des les
origines, nous assistons aux plus grands éloges de l'obéissance.
Le mémoire ou résumé des premières
délibérations des fondateurs de la Compagnie (1539)
rédigé, soit par le Père Jean Coduré,
soit par François-Xavier lui-même, déclare
en effet que: " Rien n'abat toute superbe et toute arrogance
comme l'obéissance, car le superbe s'enorgueillit de suivre
ses propres lumières et son propre vouloir, ne cède
à personne, s'exalte en grandeurs et en émerveillements
sur soi même. Mais l'obéissance engage dans une
voie diamétralement contraire, car elle suit toujours
le jugement d'autrui et la décision des autres; elle cède
à tous et s'allie étroitement avec l'humilité,
car elle est l'ennemie de l'orgueil ". Pour vaincre l'orgueil,
on foule aux pieds la personnalité humaine, le libre examen,
l'esprit critique. Et l'on arrive à développer...
l'hypocrisie, la fourberie, le mensonge, qui sont devenus les
" qualités " essentielles de la Compagnie. A
tel point que le mot " jésuitisme " est employé
comme synonyme, dans le langage courant, de dissimulation et
de tartuffisme. Le lecteur nous sera sans doute reconnaissant
de lui donner quelques textes, rigoureusement authentiques, sur
l'obéissance jésuitique. Peu avant sa mort, Ignace
dicta au Jésuite Philippe Vito ses Instructions suprêmes
sur l'Obéissance. Le morceau renferme 11 paragraphes,
dont je me borne à extraire les passages suivants: "A
mon entrée en Religion, et une fois entré, je dois
être soumis en tout et pour tout devant Dieu Notre Seigneur
et devant mon supérieur... Il y a trois manières
d'obéir: La première, quand on me l'ordonne par
la vertu d'obéissance, et c'est la bonne; la seconde,
quand on me demandée de faire ceci ou cela sans plus,
et c'est la meilleure; la troisième, quand je fais ceci
ou cela au premier signe de mon supérieur avant même
qu'il me le demande, et c'est la parfaite...Quand il me semble
ou que je crois que le supérieur me commande une chose
qui est contre ma conscience ou un péché et que
le supérieur est d'un avis contraire, je dois le croire
à moins d'évidence... Je dois me comporter : 1)
comme un cadavre qui n'a ni désir, ni entendement ; 2)
comme un petit crucifix qui se laisse tourner et retourner sans
résistance ; 3) je dois me faire pareil à un bâton
dans la main d'un vieillard, pour qu'on me pose où on
veut, et pour aider ou je le pourrai davantage ".
Ignace poussant très loin cet amour de l'obéissance...
pour les autres L'abbé Mir reproduit la lettre qu'il fit
écrire au Père Lainez, l'un de ses plus précieux
collaborateurs de la première heure. Il le blâme
dans les termes les plus sévères pour s'être
permis de ne pas être de son avis. (Rome, le 2-11-1552.)
Dans le Sumario de las Constituciones, on peut lire également:
" Que chacun de ceux qui vivent sous l'obéissance
se persuade qu'il se doit laisser mener et régir par la
divine Providence par le moyen du supérieur, comme s'il
était un cadavre, etc., etc... "
Et dans un autre passage: " Soyons prêts à
la voix du supérieur, comme si nous appelait le Christ
Notre Seigneur, laissant là sans la finir une lettre ou
une affaire commencée ". Le supérieur est
ainsi comparé à Dieu en personne ! Pourtant, le
supérieur peut se tromper mais il faut obéir quand
même. L'inférieur n'a rien a y perdre. " Au
contraire, il y gagne devant Dieu. Car l'obéissance, pour
être méritoire, doit être surnaturelle.. "
(Abbé Mir.) Dans ses Instructions aux Recteurs de la Compagnie,
le Père Nadal insiste sur la nécessité de
perfectionner l'obéissance de l'entendement (c'est-à-dire
le renoncement à tout esprit critique, à toute
velléité d'examen) et il indique par quels moyens
on peut y arriver: exercices de l'oraison, etc. (" Abêtissez-vous
", disait Pascal.) Une telle obéissance est choquante.
Mais ce qui est plus choquant encore, c'est que ceux qui la prêchaient
étaient loin de la pratiquer eux-mêmes. Ignace fut
un véritable potentat, souvent en lutte avec l'Église
et résistant aux autorités ecclésiastiques.
La Compagnie, dans son ensemble, a été le plus
indocile des ordres religieux. Il faut reconnaître que
les Jésuites n'ont pas inventé l'obéissance
aveugle. Ils l'ont simplement perfectionnée et systématisée.
Car saint Paul (Romains XIII, 15) ordonnait déjà
aux premiers chrétiens d'obéir à leurs princes
et à leurs seigneurs, même lorsqu'ils étaient
injustes et méchants. Et le célèbre Concile
de Trente (voir Catéchisme, p. 468) a confirmé
cette théorie: " Ainsi, s'il s'en rencontre des méchants
(parmi les rois, princes et magistrats) c'est cette même
puissance divine qui réside en eux que nous craignons
et que nous révérons et non leur malice et leur
mauvaise volonté, tellement que ce n'est pas même
une raison suffisante pour être dispensé de leur
rendre toute sorte de soumission et d'obéissance que de
savoir qu'ils ont une inimitié irréconciliable...
" Et l'angélique saint Thomas n'écrivait-il
pas: " Le sujet n'a pas à juger de ce que lui commande
son préposé, mais seulement de l'exécution
de l'ordre reçu et dont l'accomplissement le regarde...
" Saint Bonaventure a recommandé la vertu d'obéissance.
Saint Basile a dit que le religieux doit être aux mains
du supérieur " comme la hache aux mains du bûcheron
". Etc., etc. Dans un article de la revue Études,
un Jésuite éminent, le Père de La Brière,
assurait que la formule " obéir comme un cadavre
" avait été employée longtemps avant
Ignace de Loyola, par le doux saint François d'Assise
lui-même. Mais avec les Jésuites, le pouvoir des
supérieurs devient absolu. Il n'y a plus de règle,
plus de garantie, si faibles soient-elles. Suarez pourra s'exclamer:
" L'Église n'a point encore vu de général
d'Ordre revêtu d'un pouvoir aussi vaste, et dont l'influence
soit aussi immédiate dans toutes les parties du gouvernement
". Ce que confirmera le Père de La Camara, quand
il dira: " Il n'y a plus qu'un homme dans la Compagnie:
le Général ". Aussi l'abbé Mir peut-il
constater : " Un pouvoir sans précédent ira
s'affermissant dans l'Église, inconnu du droit canonique
ancien, le plus autocratique et le plus indépendant de
Rome qu'il y eût jamais, pénétrant jusqu'aux
replis les plus intimes et les plus sacrés des consciences,
plus puissant et plus autonome dans sa sphère d'action
que le pouvoir même du Souverain Pontife, Vicaire de Jésus-Christ
sur le texte ".
Ledit " Souverain Pontife " fermera d'ailleurs les
yeux, car, si la Compagnie travaille avant tout pour elle, elle
travaille aussi, par ricochet, pour l'Église et la Papauté.
Le Père Louis Sempé (jésuite) continue dans
le Messager du Cur de Jésus de décembre 1934
une étude sur Jésus, directeur de Sainte Marguerite-Marie,
et modèle des directeurs. " Il nous révèle,
d'après l'autobiographie que Jésus aurait dit à
Marie Alacoque: " ..et désormais, j'ajusterai mes
grâces à l'esprit de ta Règle, à la
volonté de tes supérieures et à ta faiblesse;
en sorte que tu tiennes suspect tout ce qui te retireras de l'exacte
pratique de ta Règle, laquelle je veux que tu préfères
à tout le reste. De plus, je suis content que tu préfères
la volonté de tes supérieures à la mienne,
lorsqu'elles te défendront de faire ce que je t'aurai
ordonné. Laisse-les faire ce qu'elles voudront de toi:
je saurai bien trouver le moyen de faire réussir mes desseins,
même par des moyens qui y semblent opposés et contraires...
" Évidemment, Jésus n'a pas parlé à
Marie Alacoque. Mais ce qu'elle a cru entendre n'est que l'expression
des sentiments et des habituées d'obéissance de
son milieu.
Eh bien ! Ne retrouvons-nous pas dans le passage cité
ci-dessus la plus pure doctrine jésuitique de l'obéissance
passive aux supérieurs, comme un cadavre - perinde ad
cadaver ? Les paroles attribuées à Jésus
peuvent très bien se condenser dans cet axiome: Quand
un commandement de votre supérieur vous paraît opposé
à un autre commandement de votre Dieu... c'est le supérieur
qui a raison !
Placer l'ordre du supérieur
hiérarchique au-dessus de la loi divine est la clé
du système jésuite. L'Evangile n'est plus qu'un
prétexte, et il peut être annulé à
volonté pour servir la politique. Tout est donc permis,
et le crime est justifiable. Ainsi lorsque la Loi dit "
Tu ne tueras pas ", un règlement des Jésuites
affirme : " Un enfant peut tuer ses parents s'ils sont hérétiques
". Selon la casuistique, on peut voler, torturer, violer,
si
cela sert le but.
Lorsque Jésus dit : " Mon Royaume n'est pas de ce
monde ", afin d'appeler les âmes à se détacher
des souffrances terrestres, le Jésuitisme propose au contraire
de se lier corps et âme à la vie matérielle,
d'amasser de l'or par la ruse, l'usure et l'esclavage, de conquérir
et d'exterminer, si cela sert les buts de l'Ordre qui est la
domination du monde. Le Jésuitisme est en réalité
une machine de guerre contre le Christianisme et il propose une
exaltation des valeurs matérialistes. Comment le monde
chrétien a t-il pu s'y laisser prendre depuis quatre siècles
? C'est parce que la Compagnie de Jésus a manuvré
de telle sorte qu'elle s'est présentée comme un
rempart de la Foi. Ayant sapé l'Eglise catholique, elle
n'avait plus qu'à s'en emparer avec le soutien des banquiers
et de la mafia. C'est pourquoi de nombreux penseurs ont vu dans
la Compagnie de Jésus le fer de lance de Satan dans le
monde.
Les Exercices spirituels
Je ne dirai que quelques
mots de cet ouvrage trop célèbre, simplement pour
montrer par quelles méthodes les chefs jésuites
arrivent à domestiquer leurs inférieurs. Les "
Exercices sont l'âme et la source de la Compagnie, a dit
le Père de Ravignan. Ils ont pour but d'apprendre à
se vaincre soi-même et régler tout l'ensemble de
sa vie, sans prendre conseil d'aucune affection désordonnée
". Les Exercices ont pour auteur Ignace lui-même (il
en existe de nombreuses éditions; j'ai utilisé
celle qui a été annotée par le R. P. Roothaan,
Général de la Compagnie, Paris 1879.) Ce livre
a été approuvé des les débuts par
le Vatican (bulle du pape Paul III, le 31 juillet 1548.) Il a
recueilli les éloges des plus hautes personnalités
ecclésiastiques et théologiques (ceux de saint
François de Sales, par exemple.) L'étude des Exercices
est obligatoire pour tous les novices pendant deux années.
On y prêche d'abord en apparence l'indifférence
complète pour les choses de La terre, par " l'offrande
entière de soi-même et de tout ce qu'on possède
a Dieu ". On frappe surtout l'imagination par des évocations
effrayantes: méditations sur la mort et sur l'enfer. Le
novice doit se représenter les deux armées ennemies,
celle de Jésus et celle de Satan, avec leurs deux étendards.
Par le jeûne, la prière, la solitude dans les ténèbres,
il doit concentrer ses idées sur un seul point: la vision
de l'enfer qu'il doit se représenter d'une façon
précise, imaginant la fournaise affreuse, l'odeur de soufre
qui s'en dégage, les hurlements épouvantables des
damnés, etc. Ensuite, d'autres Exercices lui apprendront
à contempler l'Incarnation, le Crucifiement, la descente
de Croix, la Passion tout entière et la Résurrection.
Le novice " appliquera tous ses sens aux contemplations
". Après des mois de cette obsession morbide, s'il
ne reste pas irrémédiablement abruti, c'est que
son cerveau est vraiment solide. Ce livre est parfait, puisqu'il
a été dicté à Ignace de Loyola par
la Sainte Vierge elle-même et puisque Dieu lui envoya,
par-dessus le marché, la collaboration de l'ange Gabriel.
Je n'insisterai donc pas davantage. (Une analyse ésotérique
s'avérerait indispensable pour comprendre les effets psychiques
de ces Exercices que nombre de groupes religieux recommandent
sans précaution, ne sachant pas qu'ils se placent ainsi
sous l'influence occulte des jésuite-maçons.)
Un mot sur les Constitutions
de la Compagnie. Elles ont été souvent discutées
--- et souvent condamnées. Le Parlement de Paris, par
son arrêt de 1762, condamnait la doctrine perverse de la
Compagnie " destructrice de tout principe de religion et
même de probité, injurieuse à la morale chrétienne,
pernicieuse à la société civile, séditieuse,
attentatoire aux droits et à la nature de la puissance
royale, à la sûreté même de la personne
sacrée des souverains et à l'obéissance
des sujets, propre à exciter les plus grands troubles
dans les États, à former et à entretenir
la plus profonde corruption dans le cur des hommes ".
Dans le jugement sévère qu'il porta contre la Compagnie,
le Parlement de Provence signalait qu'à côté
des Constitutions que l'on connaît (et qui sont déjà
très critiquables, pour leur absolutisme effréné)
il existe des Constitutions secrètes, que l'on tient soigneusement
cachées et qui ne sont connues que des seuls supérieurs.
Ceci m'amène à parler des fameux Monita Secreta
(Les Secrets Des Jésuites.)
La revue Études, dans un article subtil et habile, s'élève
une fois de plus contre l'authenticité de ce document.
Elle trouve invraisemblable que les supérieurs de la Compagnie
aient publié des Instructions secrètes aussi cyniques
et aussi compromettantes. Un argument prime, à mes yeux,
toute autre considération: les idées contenues
dans les Monita se retrouvent dans les Constitutions et dans
tous les textes de la Compagnie; elles sont confirmées
par l'histoire elle-même. N'oublions pas, d'autre part,
que les Monita Secreta ont été publies au début
du VIIe siècle, à une époque où la
Compagnie toute puissante, se croyant tout permis, commettait
des maladresses et des exagérations qu'elle n'a plus renouvelées
par la suite.
Un moyen de gouvernement
:
la Confession
Les Monita nous initient aux pratiques tortueuses de la Compagnie
pour mettre la main sur la fortune des veuves, pour attirer dans
ses collèges les enfants des grandes familles (avec leur
argent,) pour exercer une influence efficace sur les nobles,
les princes, les dirigeants. Là réside, en effet,
le secret de l'extraordinaire fortune des disciples de saint
Ignace. Ils ont su manuvrer de façon à s'assurer,
bon gré mal gré, par la persuasion ou par la crainte,
les appuis et les concours les plus précieux.
A l'origine même de la Compagnie, les Pères Miron
et de Caméra, avaient cru devoir refuser, dans un esprit
d'humilité, la charge de confesseurs du roi du Portugal.
En apprenant cette décision, Ignace réprimanda
vertement ses deux collaborateurs, leur démontrant que
les Jésuites ne devaient négliger aucune occasion
et aucun moyen de servir utilement la Compagnie. Depuis lors,
les Pères Jésuites n'ont jamais manqué d'intriguer
pour occuper de semblables fonctions. Ils se sont, en quelque
sorte, spécialisés dans la charge de confesser
les têtes couronnées --- ce qui était un
moyen excellent d'obtenir leurs faveurs. Bochmer écrit
avec raison: " Quand il (Ignace) envoie à tous les
prêtres de l'Ordre, une instruction sur leurs devoirs de
confesseurs, il est facile de voir qu'il est conduit par la pensée
d'accroître la puissance de l'ordre par le Tribunal de
la Pénitence ". François Xavier donnait de
son côté des instructions... très habiles,
à ses collègues en jésuitisme: " Vous
prendrez garde de vous mettre mal avec les dépositaires
du pouvoir temporel, lors même que vous verriez qu'ils
ne font pas leur devoir en des choses graves... " Commencez-vous
à comprendre comment et pourquoi l'illustre Compagnie
par vint à se développer si rapidement ? Un document
bien curieux nous est fourni par l'abbé de Margon: Lettres
sur le Confessorat du Père Le Tellier. (L'abbé
de Margon n'appartint pas à la Compagnie, mais il fut
l'instrument des Jésuites.) Ces derniers préfèrent
se servir de créatures prises en dehors de la Compagnie,
afin de pouvoir plus facilement s'en désolidariser par
la suite, s'il y a lieu. C'est ce qui advint à cet abbé
de Margon : après l'avoir employé plus ou moins
adroitement, les Jésuites le désavouèrent.
Furieux, de Margon chercha a se venger en dévoilant les
manigances de ses ingrats patrons. Ses lettres jettent un jour
curieux sur le rôle du Père Le Tellier, confesseur
de Louis XIV, et sur la mauvaise influence qu'il exerça
sur lui. Dans son ouvrage sur sa Compagnie, le Père du
Lac (qui fit beaucoup parler de lui pendant l'affaire Dreyfus)
dit que ce fut " un dangereux honneur ", pour la Compagnie,
de donner des confesseurs aux princes. En ce cas, pourquoi les
Jésuites ont-ils recherché si souvent à
exercer cette périlleuse fonction ? Ils ne se seraient
pas exposés aux ennuis qui en pouvaient résulter
s'ils n'avaient eu la certitude de trouver, en compensation,
d'énormes avantages et de précieux privilèges.
Par le Confessionnal, en réalité, ils ont dirigé
les rois... et les reines, sans parler des favorites!
Ce sympathique jésuite
est peut-être banquier ou psychiatre, à moins qu'il
ne soit diplomate, conseiller auprès d'une multinationale
ou de personnalités politiques, ou bien encore chercheur
dans un institut scientifique. Rien ne permet d'identifier son
appartenance.
Le Régicide et les
Jésuites
Lorsque les Grands résistaient aux suggestions des fils
d'Ignace, ceux-ci n'hésitaient pas à les faire
assassiner. Les Jésuites avaient participé aux
massacres de la Saint-Barthélemy d'une façon plutôt
occulte, mais avec la Ligue ils vont se lancer à fond
dans la mêlée. A Toulouse, ils excitent des émeutes
et fomentent un peu partout des troubles contre l'autorité
royale, mettant à profit le désordre extrême
dans lequel se trouve le pays. Les prédicateurs jésuites
s'élèvent avec véhémence contre Henri
III et soutiennent de toutes leurs forces le parti des Guise,
car la Compagnie est subventionnée par l'Espagne et les
immenses trésors du fanatique Philippe II sont à
sa disposition pour lutter brutalement contre la Réforme.
Dans leurs sermons contre Henri III, dont l'action anti-huguenote
est jugée trop molle, ils le comparent à Néron,
à Sardanapale, et. Le moine Jacques Clément, après
avoir consulté son supérieur, le dominicain Bourgoin
(qui lui déclare qu'il n'y a aucun Péché
à tuer le roi et qu'il ira droit au ciel) frappe Henri
III et le tue.
Le Jésuite Mariana écrira que le crime de Clément
est " un exploit insigne et merveilleux ". En effet,
Henri III avait été excommunié par le pape
Sixte-Quint, qui avait délié ses sujets de leur
serment de fidélité à son égard !
(Il est vrai que le même Sixte-Quint ne tardera pas à
succomber mystérieusement à son tour, au moment
où il voudra réfréner le zèle exagéré
des Jésuites.) La haine des Jésuites contre Henri
IV fut plus grande encore que contre Henri III. Ils multiplièrent
contre lui les tentatives d'assassinat. Ce fut d'abord Barrière,
stimulé par le Père Varade (de la Compagnie.) L'attentat
de Barriere échoua et il fut exécuté, tandis
que l'on n'osa pas inquiéter Varade. Henri IV avait beau
multiplier les manifestations de bienveillance à l'égard
du catholicisme, l'Église ne lui pardonnait pas son libéralisme.
Le pape Clément VIII ne voulait pas désarmer et
menaçait même de l'Inquisition les rares prélats
français qui intercédaient en faveur du Béarnais
converti. C'est que l'Edit de Nantes, dont il était l'auteur,
qui reconnaissait la liberté de conscience pour tous,
était un acte véritablement révolutionnaire
pour l'époque. Un nouvel attentat, celui de Jean Chatel,
est organisé par les Jésuites. Cette fois, Henri
IV est blessé à la bouche. Le peuple, furieux,
assiège le Collège de Clermont (qui devint par
la suite le Lycée Louis-le-Grand.) Chatel avait été
élevé dans ce collège jésuite. On
y perquisitionne et l'on trouve, dans la cellule du Père
Geignard, des papiers très compromettants. On y lisait,
par exemple: " L'acte héroïque fait par Jacques
Clément, comme doué du Saint Esprit, a été
justement loué "."
" Si on ne peut le déposer (Henri IV) sans guerre,
qu'on guerroie; si on ne peut faire la guerre, qu'on le fasse
mourir ". Guignard fut inculpé, mais refusa de se
rétracter, même sur l'échafaud. Il ne voulut
jamais reconnaître Henri IV comme roi " puisque le
pape ne l'avait pas reconnu ". Chatel et Guignard furent
exécutés (7 janvier 1595.) La maison de Chatel
fut rasée et une pyramide expiatoire fut élevée
sur son emplacement. Puis les Jésuites furent expulsés
de France sur l'ordre du Parlement. Ce qui n'empêcha pas
l'historien jésuite Jouvenay de glorifier le Père
Geignard et de le comparer.. à Jésus-Christ, le
sauveur des hommes ! Tous les Jésuites ne partirent pas,
et Henri IV ferma les yeux pour ne pas les exaspérer davantage,
car il en avait terriblement peur. Il savait de quoi la Compagnie
était capable et il vivait dans une inquiétude
continuelle. D'autre part, il avait un confesseur jésuite,
le Père Coton (" il avait du Coton... dans les oreilles
") qui l'importunait. Ses maîtresses et la plupart
de ses courtisans le harcelaient aussi, lui demandant de laisser
rentrer les Jésuites, pour les désarmer. Il finit
par céder. Malgré les remontrances du Parlement,
dont le Président, Achille de Harlay, lui écrit
que " son geste sera fatal à la paix du royaume et
dangereux pour la vie de Votre majesté ", Henri IV
cède quand même aux Jésuites et il en donne
les raisons dans une lettre qu'il envoie à Sully, disant
que " les Jésuites ont des intelligences partout
et que la vie inquiète et misérable qu'il mène
est pire que la mort... " Les Jésuites rentrent donc
en 1604. La pyramide expiatoire est enlevée. Huit ans
plus tard, le roi sera mort, mais les biens de la Compagnie vaudront
300.000 écus de rentes et ils auront dépensé
pour leur seule maison de La Fleche plus de 600.000 livres.
On s'étonne de l'influence que le Père Coton exerçait
sur le roi. Pour obtenir sa confiance, il n'hésitait pas,
en effet, à approuver ses débauches - technique
habituelle des confesseurs jésuites à l'égard
des puissants et des riches qui appréciaient beaucoup
ces confesseurs si tolérants. (Henri IV avait de nombreuses
maîtresses et des bâtards à profusion.)
Il allait jusqu'à le comparer au saint roi biblique David,
qui possédait également un sérail Ajoutons
que le Père Coton menait de son côté une
vie très licencieuse. Bref, en 1610, Henri IV fut tué
par Ravaillac. Les faits sont trop connus pour que je veuille
les retracer ici. Je rappellerai seulement que Ravaillac avait
demandé, de son propre aveu, à entrer dans la Compagnie
et qu'il fut en étroites relations avec le Père
d'Aubigny, curé de Saint-Séverin. Mais ce dernier
ne fut pas inquiété. La reine, Marie de Médicis,
était pressée de gouverner, elle étouffa
enquêtes et poursuites. Le Père du Lac a cherché
à innocenter la Compagnie de la mort de Henri IV. Voici
ses arguments: 1° Chatel n'accusa personne (cela prouve simplement
sa fermeté de caractère) ;
2° les textes régicides trouvés chez le Père
Geignard reflétaient des idées qui étaient
alors courantes et l'on aurait pu envoyer en Place de Grève
dans ces conditions, " outre des milliers de bourgeois,
tous les moines et curés de Paris et tous les professeurs
de l'Université ". (Voilà un argument qui
se retourne complètement contre la thèse du Père
du Lac, car il montre que les idées régicides étaient
celles de la presque unanimité du clergé) ; 3°
si les Jésuites avaient été coupables, le
Pape n'aurait pas manqué de les blâmer (le R. P.
se moque de nous, Pape, roi d'Espagne et Jésuites avaient
partie liée) ; 4° Pourquoi l'aurions-nous tué?
Nous n'y avions aucun intérêt, il ne nous gênait
pas...C'est l'argument le plus habile. Il faut pourtant se souvenir
que Henri IV, au moment où il tomba sous le poignard de
Ravaillac, se préparait à soutenir la guerre contre
l'Autriche et l'Espagne, les deux puissances foncièrement
catholiques. Or, les Jésuites étaient à
la solde de l'Espagne.
Autres exemples. --- L'Angleterre fut également déchirée
par les menées de la Compagnie. Le pape Paul IV voulant
enlever son trône à Élisabeth, les Jésuites
fomentent des troubles, particulièrement en Irlande. Un
attentat est perpétré contre la reine, par Guillaume
Parry et la complicité du clergé (et même
celle du nonce) fut établie. Les Jésuites excitent
ensuite l'infortunée Marie Stuart contre Élisabeth.
Babington, poussé par l'ambassadeur espagnol et par le
Jésus te Billard, essaie à son tour de tuer Élisabeth.
Il échoue et est supplicié avec douze de ses complices.
Grâce aux Jésuites, les Espagnols s'introduisent
en Irlande, d'où ils furent chassés en 1601. En
1603, nouveau complot contre Jacques Ier fils de Marie Stuart,
qui ne donnait pas satisfaction intégrale aux Jésuites.
Le P. Watson est exécuté avec de nombreux complices.
Puis, c'est la conspiration des Poudres.
Les Jésuites imaginent de faire sauter le Palais de Westminster
au moment où le roi et la reine ouvriraient solennellement
le Parlement. 32 barils de poudre sont entassés dans les
caves, mais le complot est découvert par un hasard fortuit.
Les conjurés avaient tous des confesseurs jésuites.
Le Père Gérard, qui avait célébré
une messe pour lesdits conjurés, parvint à s'échapper.
Passons en Hollande. L'Espagne voulait abattre Guillaume de Nassau
(dit " Le Taciturne ") homme des plus remarquables.
Plusieurs attentats successifs sont préparés par
les Jésuites. Jaureguy le blesse gravement; il est exécuté,
ainsi qu'un moine nommé Tinnermann, qui l'avait confessé
et encouragé. Un autre assassin, Geraerts, parvint à
tuer Guillaume. Il avait consulté cinq ecclésiastiques,
dont quatre Jésuites, dont il refusa de donner les noms.
Le clergé catholique des Pays-Bas chanta les louanges
du meurtrier. Revenons en France, pour dire deux mots de Damiens,
ce fanatique qui tenta de tuer Louis XV. Il avait été
pensionnaire des Jésuites à Béthune et à
Paris. Au moment même de l'attentat (1757) les Jésuites
faisaient jouer Catilina dans leurs collèges. Ils étaient
mécontents de Louis XV. Le Dauphin, par contre, leur était
sympathique. Bien que la complicité des Jésuites
dans le crime de ce malheureux, tout imprégné de
leurs théories, et qui répétait sans cesse
" que la religion permet de tuer les rois ". Parlerai-je
du meurtre de Jaurès ? C'est de l'histoire contemporaine
et cela m'entraînerait dans des explications qui dépassent
le cadre de la présente étude. Le meurtrier, Raoul
Villain, membre du Sillon de Marc Sangnier n'était qu'un
instrument irresponsable, dirigé et conduit dans l'ombre.
Il frappa Jaurès, pour avoir servi la Paix et le rapprochement
franco-allemand, avant 1914. Et le tout récent assassinat
du général Obregon, président de la République
mexicaine, n'est-il pas l'uvre des Jésuites, qui
avaient déjà essayé de faire tuer Calles,
pour briser la politique anticléricale et laïque
des démocrates mexicains. N'est-ce pas une religieuse,
la sur Conception, et un prêtre, qui ont armé
le bras du criminel Toral ? Comment les Jésuites hésiteraient-ils
à frapper un libre penseur, alors qu'ils n'ont pas reculé
devant le meurtre de certains papes ! Innocent XIII, ayant dit
qu'il se proposait de réformer la Compagnie, mourut subitement
peu après.
Le Père Ribadeneira n'écrit-il pas, en parlant
d'un autre pape: " Sixte-Quint rédigea un décret
par lequel il ordonnait d'appeler désormais notre Ordre,
non plus Société de Jésus, mais Société
des Jésuites. Par bonheur, le temps venu où le
Pape eut en mains les copies officielles de son décret,
serrées dans son secrétaire pour les publier dans
quelques jours, le Seigneur lui barra la route et il perdit la
vie... au moment qu'il prétendait dépouiller la
Compagnie de Jésus de ce titre glorieux et de ce très
doux nom ".
Le pape Sixte Quint avait commis d'autres crimes.
En particuliers il avait mis à l'Index le livre du cardinal
Bellarmin sur l'obéissance aveugle. Son successeur Urbain
VIII revint sur cette décision et les Jésuites
eurent gain de cause une fois de plus. Mais comment peuvent-ils
s'indigner des accusations que l'histoire a portées contre
eux, lorsqu'on lit sous la plume d'un Jésuite aussi célèbre
que Ribadeneira des phrases aussi imprudentes que celle que je
viens de rapporter? D'autant plus que derrière l'impertinence
apparaît la satisfaction d'être débarrassé
d'un adversaire --- et de quel adversaires. La mort de Clément
XIV est tout aussi troublante. D'une Santé robuste, jeune
encore (63 ans) il disparaît brusquement, après
cinq années de pontificat. Cependant, il se méfiait
et ne mangeait rien que des mains d'un moine, ami d'enfance.
Il savait bien que les Jésuites ne lui pardonneraient
pas d'avoir prononcé la dissolution de leur Ordre.
A suivre
Jean-Baptiste JANSSENS,
Général 1943 - 1964
(Il aurait ordonné l'assassinat de J-F Kennedy)
A défaut de se représenter
ce qu'est le " jésuitisme ", on ne peut comprendre
la politique mondiale. Le Jésuitisme révèle
le mode de pensée des milieux politiques et financiers
et de leurs réseaux de loges. Cette pensée n'est
pas spirituelle mais fondée sur l'instinct de survie le
plus primitif. Leur ruse provient d'une perversion du pouvoir
mental, lorsque celui-ci est l'esclave de la puissance matérielle
et de la peur archaïque.
L'ordre mondial veut fonder un empire pouvant résister
aux forces spirituelles pures. Il est donc vital pour ces puissances,
rebelles depuis l'origine, de se liguer contre l'Esprit qui attaque
les fondements de leur ordre d'existence.
Regardons le portrait du général jésuite
ci- dessus. C'est un serviteur de satan, parfaitement conscient
de son rôle. Nous ne le jugeons pas, et nous le plaignons.
Certains jésuites sont sincèrement convaincus de
servir Jésus-Christ, mais ils se sont livrés à
Lucifer, et trompés eux-mêmes, ils trompent les
autres. Ils déploient un zèle littéralement
infernal pour dominer le monde. " La fin justifie les moyens
" comme ils disent. Mais quelle fin ?
Ils portent un masque religieux comme les espions portent les
vêtements du pays où ils sont en mission. Quoi de
plus normal pour eux ? D'ailleurs, ils sont religieux à
leur façon, mais leur dieu n'est pas celui qu'on pense.
Pourquoi l'Eglise les a t-elle réchauffé dans son
sein ? Cela relève t-il d'une stratégie pour avoir
le diable à l'il ? Sans doute toute institution
humaine comme tout être humain doit vivre avec son ombre.
La Compagnie de Jésus est l'ombre de la Chrétienté.
C'est un fléau mais aussi un activateur des processus
de l'histoire
La duplicité Jésuite nous est incompréhensible.
Aussi, ne cherchons pas à pénétrer ce qui
est d'une nature si anormale, car Nietzsche disait : " celui
qui se penche vers l'abysse pour en percer les secrets, risque
d'y tomber ". |